Cet article est une brève réaction de professeur et de citoyen face à l’Europe que nous enseignons au quotidien dans nos classes d’histoire, de géographie, d’économie, d’éducation à la citoyenneté… C’est aussi une courte piste de réflexion sur les programmes, le débat sur la responsabilité de l’Ecole en France dans le refus de TCE ou la volonté de renforcer un enseignement de l’Europe qui serait commun aux 25 membres de l’UE.
L’évolution de nos enseignements reflète toujours une inflexion de la réflexion autant qu’une actualisation des thématiques. L’Europe débattue au cœur de nos sociétés doit s’imposer au cœur de l’Ecole. C’est pour nous l’opportunité de rajeunir ou de raviver les approches et d’ouvrir de nouveaux questionnements. La notion de programme est dépassée, car bien au-delà d’un quelconque carcan disciplinaire ou institutionnel, ce qui s’impose ici n’est ni nouveau, ni anecdotique. L’Europe est devenue durablement un sujet de débat, une question de choix de société et un incontournable objet d’étude. Reste à définir quelle Europe étudier et enseigner.
« Ce que nous devons sacraliser dans la démocratie…, c’est la règle qui permet aux différentes vérités de s’affronter » explique le sociologue Edgar Morin au sujet de l’Europe.
Cette approche invite volontairement au débat. Je me souviens qu’il y a huit ans, en stage à l’Ecole Européenne de Mol, à la frontière des Pays-Bas, je devais donner un cours sur les racines de la démocratie devant une assistance d’élèves et de collègues issus de toute l’Union Européenne. Tout juste émoulu de l’I.U.F.M (centre de formation du système français), je pris le parti de suivre nos programmes nationaux et d’appuyer la démonstration sur l’étape fondatrice que constituent les Lumières et la Révolution française. Cette approche suscita un très long débat. Les collègues anglais argumentèrent que la démocratie libérale et parlementaire est bien plus ancienne et authentique chez eux. Puis les Néerlandais et les Allemands renchérirent en insistant sur les très anciens conseils communaux… Les Romains s’attribuant le droit universel, la République et l’Humanisme. Ainsi, chacun y allait de sa conception nationale.
Le but de notre rencontre n’étant pas la dispute, on chercha une articulation pour arriver à une vision « européenne » de ce thème si commun. Nous n’y sommes que piètrement parvenus. Mais je m’aperçu que ce qui aiguisait mon intérêt n’était pas la recherche d’un arrangement consensuel mais bien au contraire l’enrichissement réciproque que l’on pouvait tirer de la confrontation de nos histoires. Mon approche de l’Europe devenait évidente. J’ai depuis poursuivi cet enseignement dans le cadre des sections européennes avec cette certitude qu’en sciences humaines, comme en mathématiques, la résolution d’une équation doit tenir compte de la confrontation de toutes les hypothèses et qu’un ensemble commun n’est pas une somme.
Ecrire une histoire ou une géographie unique de l’Europe n’est pas une œuvre impossible ou trompeuse, mais cette farouche volonté de taire nos dissonances ou de lénifier nos veilles crispassions ne doit pas nous priver d’une autre approche de l’Europe. Qu’avant cela, et tant qu’elles existent, il y a un grand bénéfice à assumer et confronter nos différences.
Il y a d’abord la culture et la curiosité de toutes les identités. La quête de sens qui mène vers l’apprentissage et le respect des langues et la connaissance des pays. Cette érudition tant décriée et qui représente pourtant une somme d’éléments indispensables à l’intelligibilité du monde et à l’ouverture aux autres.
Il y aussi ce sentiment d’être témoin et acteur d’une Europe en gestation. A l’opposé, une approche commune et figée renforce une vision de « vieux continent » et d’« Europe éternelle » et va à l’encontre de l’unité et du dynamisme récents. Les préjugés nous épargnent tout effort de construction et de compréhension mutuelle.
Il y a ensuite un formidable apprentissage méthodique de la dissertation. Cette approche humaniste de la confrontation de toutes nos connaissances, sans en écarter aucune, est aussi une formidable école de la tolérance.
Il y a enfin une dimension politique et moral, la tâche d’apprendre au futur citoyen l’Europe telle qu’elle est, et lui donner les connaissances et les outils du débat. Eviter que trop de confusion ou de catéchisme emmènent à une incompréhension, voir un refus d’une Europe factice et doctrinaire. Aborder ou nuancer la citoyenneté en éclaircissant ses distinctions probables de sens, d’appréhension et d’échelle entre ses composantes nationales, continentales et universelles…
C’est finalement une approche radicalement méthodique et ouverte qui enrichit l’engagement européen, et non l’inverse. Cher(e)s collègues et ami(e)s discutons de notre Europe !